La dimension sociale des crises écologiques est aujourd’hui largement décrite : le changement climatique et ses effets, la dégradation de la biodiversité, la surexploitation des ressources naturelles impactent en premier lieu les populations les plus fragiles alors qu’elles en sont les moins responsables. Les conséquences de cette crise affectent les populations des pays du Sud (famines, accès à l’eau, érosion des zones côtières, surexploitation touristique…) comme les populations des pays du Nord (expositions aux nuisances, pollution, précarité énergétique…). Le rapport Brundtland (1987) a contribué à expliciter les interactions entre économie, environnement et lutte contre la pauvreté, sans toutefois générer d’avancée significative en matière de correctifs sur ce point. Ce rapport définit le développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Il affirme que, « à mesure qu'un système s'approche de ses limites écologiques, les inégalités ne font que s'accroître ». Dans le dernier rapport du GIEC (IPCC 2022), il est question d’enrayer le dérèglement climatique déjà engagé, mais aussi d’en atténuer les effets : dès lors, l’enjeu est de protéger les écosystèmes et groupes humains, notamment les plus vulnérables, en augmentant leur résilience et en engageant une transition sociale et écologique.
Le terme de transition apparaît comme une critique du développement durable et marque la nécessité de changement « en profondeur » de nos modes de vie et de production. Nous comprenons la transition sociale-écologique comme un processus qui consiste à « changer nos comportements et nos attitudes pour préserver les écosystèmes dont dépend notre bien-être », en fondant ce changement sur un principe de justice (Laurent, 2017 : XIX). Alston & Besthorn (2012 : 61) soulignent la dimension politique du concept : “la soutenabilité sociale n’est pas un concept innocent, mais repose sur les tensions entre capitalisme et justice sociale”.
De nombreux acteurs de terrain n’ont pas attendu l’évolution des référentiels d’action publique (Muller, 2000) pour se saisir de la question. Les travaux du Carrefour des métiers du développement territorial (CDM), plateforme partenariale coanimée par l’Union nationale des acteurs du développement local (UNADEL) et l’Inter-réseau des professionnels du développement social urbain (IRDSU), ont permis d’étudier en quoi les enjeux de transition écologique contribuer à faire évoluer nos modèles de développement (voir document de capitalisation cycle de travail 2018-2020 « Les transitions territoriales, un défi et une opportunité pour les acteurs du développement territorial » | Unadel). Un des principaux enseignements de ces travaux est qu’au travers de multiples dynamiques territoriales hybridant initiatives citoyennes et action publique se réinvente l’action publique locale autour de communs (alimentation, énergie, emploi, habitat…), basée sur les modes d’action renouvelée (gouvernance partagée, co-construction, co-responsabilité, coopération élargie, implication des habitants). Dans ce cadre, il a également été observé de nombreux projets visant à prendre en charge concomitamment des enjeux écologiques et sociaux, portés à la fois par des acteurs du champ de l’écologie soucieux d’une « écologie inclusive » et d’acteurs du champ du social, de l’ESS considérant les questions écologiques comme levier d’amélioration des situations sociales.
Face à l’acuité du sujet, il a été décidé d’en faire un axe de travail du CDM pour les 3 années à venir, prolongeant les réflexions du cycle précédent. Divers acteurs (Territoires, Institutions, Tiers-Lieux, Centres de ressources, Universités et établissements de formation en travail social, associations…) ont été réunis et les premières réunions ont permis de mettre à jour différentes approches d’une transition écologique et sociale et des enjeux « partagés » ont été identifiés :
- Le sens et les modes d’appropriation des enjeux écologiques par les citoyens notamment les plus vulnérables ;
- Le renouvellement des pratiques et des méthodes de l’ingénierie territoriale notamment de mobilisation collective ; l’évolution des référentiels métiers
- Et la nécessité de transformation des modalités de l’action publique.
Conformément au principe de fonctionnement du CDM, ce « chantier » fonctionne comme un espace ressource et d’appui à l’action, à partir notamment des interactions fécondes entre les sphères académique et professionnelle. Ainsi, les apports de la recherche, les retours d’expérience nourrissent l’évolution des cadres d’analyses, d’action et des pratiques professionnelles.
Lors des premières journées d’études du « chantier » en 2021, des enjeux structurants sont apparus, tout d’abord, d’expliciter l’interdépendance des inégalités sociales et environnementales ; et ensuite, de « déconstruire » des cadres de pensée obsolètes, notamment les présupposés hiérarchisant nécessités sociales et environnementales et l’absence de préoccupations écologiques des milieux populaires (cf. notion de « dépossession écologique des classes populaires »). Par ailleurs, le souhait d’approfondir l’analyse de la montée en puissance des enjeux des « transitions » sur l’intervention sociale a également émergé, principalement autour de l’hypothèse d’une « redynamisation » de l’action collective, du développement social dans le cadre de ces initiatives socio-écologiques. Un sous-groupe a été constitué à cet effet, porté notamment par les auteurs de cet article engagés dans des travaux sur les mutations du travail social, et ouvert à d’autres partenaires (notamment UNAFORIS, Fédération des centres sociaux).
Cet article propose de développer les avancées de nos premiers travaux en trois points. A partir d’un exposé sur le lien entre inégalités sociales et justice environnementale, nous tentons de démontrer la légitimité de l’intervention sociale à s’inscrire dans des projets visant la transition sociale et écologique. Les leviers et les enjeux pour une action inclusive en faveur des publics les plus démunis sont ensuite explorés à partir de l’exposé de trois projets. Nous partagerons, en conclusion, les hypothèses qui guideront la suite de notre travail.
Explorer le lien entre justice sociale et justice environnementale permet de cerner les enjeux que recouvre la question des transitions pour l’intervention sociale. Deux axes principaux émergent de nos premières recherches :
Les populations plus pauvres sont plus exposées aux effets du dérèglement climatique, ce qui justifie une attention spécifique envers les groupes les plus défavorisés
La perte de biodiversité et le dérèglement des cycles naturels, entraînant une raréfaction de certaines ressources, ont des impacts sociaux et sanitaires (Drique et Lejeune 2017). Une étude de The Lancet datant de Juin 2015 (citée par Laurent, 2017 : XIV) démontre les liens entre changement climatique et impact sur la santé. Celui-ci aurait des effets directs du fait de « vagues de chaleur, inondations, sécheresses, ouragans et tempêtes causant morbidité et mortalité » ; et des effets indirects tels que la « pollution de l'air, maladies à transmission vectorielle, insécurité alimentaire et malnutrition, déplacements de populations, maladies mentales ». Localement comme au niveau international, les individus et les communautés sont plus ou moins affectés par tous ces phénomènes selon le capital économique, social et culturel dont ils disposent.
La question climatique affecte les personnes les plus défavorisées économiquement de manière complexe en fonction des structures d’inégalité et d’exclusion sociale dans leurs communautés ou pays (race, genre, caractéristiques culturelles et politiques d’un individu ou d’une communauté…). La pauvreté comprise dans sa dimension économique, mais aussi sociale, contribue à sur-exposer certaines populations aux risques environnementaux, et à réduire leur capacité de réponse en raison de plusieurs facteurs : faiblesse du patrimoine économique, sur-exposition aux risques dans leur secteur d’activité professionnelle, emploi précaire, défaut d’assurance personnelle et de protection sociale, accès restreint à la connaissance et à l’information (ce qui limite les stratégies d’adaptation), ou encore absence de solutions alternatives pour subvenir à leurs besoins. De plus, la recherche montre que la charge mentale de la pauvreté économique réduit la capacité des personnes à prendre des décisions éclairées et à se projeter (Leichenko & Silva 2014).
Pour exemple, l’ensemble des habitants de la Nouvelle-Orléans ont été frappés par l’ouragan Katrina en août 2005. Cependant, la proportion d’habitants noirs est passée 67 à 59% entre 2005 et 2013 ; et sur 450.000 habitants, 100.000, parmi les plus pauvres, ne sont pas revenus. Plusieurs mesures structurelles ont contribué à désinciter les citoyens les moins favorisés au retour : l’augmentation des loyers, la fermeture ou la privatisation des services publics (logements sociaux, hôpital, écoles), et l’attribution d’aides financières proportionnelles au patrimoine des habitants avant la catastrophe – donc très défavorables aux habitants des quartiers pauvres. Les personnes en situation de pauvreté qui ont été déplacées, coupées de leurs ressources communautaires et parfois familiales, ont été davantage exposées à la pauvreté économique persistante (chômage, aides au relogement insuffisantes), et à l’aggravation de leurs problèmes de santé (Cyran, 2018; Lein et. al., 2009). Dans ce cas, les populations économiquement défavorisées apparaissent non seulement plus vulnérables, mais aussi moins résilientes face à un choc climatique. Cependant, le lien entre pauvreté économique et amoindrissement de la capacité de résilience, s’il est supposé, manque encore d’étayage dans la littérature scientifique (Leichenko & Silva 2014).
En France, une étude du Think Tank 4D et de l’association WECF (2019) rapporte les inégalités aux Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. Il en ressort que les inégalités de revenus se doublent d’inégalités d’espérance de vie et d’accès aux soins, d’accès à l’alimentation et à l’eau, d’accès aux ressources énergétiques, ou de résidence dans un environnement sain et sûr.
Il y a une injustice redoublée du fait que ceux qui contribuent le moins au changement climatique en subissent les conséquences de manière disproportionnée (Chancel 2020 ; Oxfam 2020). Les politiques publiques sont susceptibles de renforcer les inégalités, en cherchant à agir en faveur d’une économie vertueuse. L’augmentation annoncée de la taxe carbone au 1er janvier 2019, qui provoqua le mouvement des Gilets Jaunes, en est un exemple. De même, les crédits d’impôt pour la transition énergétique (par exemple, pour la rénovation des logements ou l’achat de véhicule propre) bénéficient tendanciellement aux classes les plus aisées : selon Larrère (2021), en 2018, les deux tiers des crédits d’impôt pour la transition énergétique ont bénéficié aux 40% les plus riches.
La réduction des inégalités et la négociation collective des ressources semblent favoriser leur gestion soutenable. L’impératif de transition rejoint donc la question démocratique et la protection sociale